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30 décembre 2009

Etoile africaine

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Alors j’abaissai moi-même les yeux vers le pied du mur, et je fis un bond ! Il était là, dressé vers le petit prince, un de ces serpents jaunes qui vous exécutent en trente secondes. Tout en fouillant ma poche pour en tirer mon revolver, je pris le pas de course, mais, au bruit que je fis, le serpent se laissa doucement couler dans le sable, comme un jet d’eau qui meurt, et, sans trop se presser, se faufila entre les pierres avec un léger bruit de métal. Je parvins au mur juste à temps pour y recevoir dans les bras mon petit bonhomme de prince, pâle comme la neige.
« Quelle est cette histoire-là ! Tu parles maintenant avec les serpents ! »
J’avais défait son éternel cache-nez d’or. Je lui avais mouillé les tempes et l’avais fait boire. Et maintenant je n’osais plus rien lui demander. Il me regarda gravement et m’entoura le cou de ses bras. Je sentais battre son cœur comme celui d’un oiseau qui meurt, quand on l’a tiré à la carabine. Il me dit :
« Je suis content que tu aies trouvé ce qui manquait à ta machine. Tu vas pouvoir rentrer chez toi...
— Comment sais-tu ! »
Je venais justement lui annoncer que, contre toute espérance, j’avais réussi mon travail !
Il ne répondit rien à ma question, mais il ajouta :
« Moi aussi, aujourd’hui, je rentre chez moi... »
Puis, mélancolique :
« C’est bien plus loin... c’est bien plus difficile... »
Je sentais bien qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire. Je le serrais dans les bras comme un petit enfant, et cependant il me semblait qu’il coulait verticalement dans un abîme sans que je pusse rien pour le retenir...
Il avait le regard sérieux, perdu très loin :
« J’ai ton mouton. Et j’ai la caisse pour le mouton. Et j’ai la muselière... »
Et il sourit avec mélancolie.
J’attendis longtemps. Je sentais qu’il se réchauffait peu à peu :
« Petit bonhomme, tu as eu peur... »
Il avait eu peur, bien sûr ! Mais il rit doucement :
« J’aurai bien plus peur ce soir... »
De nouveau je me sentis glacé par le sentiment de l’irréparable. Et je compris que je ne supportais pas l’idée de ne plus jamais entendre ce rire. C’était pour moi comme une fontaine dans le désert.
« Petit bonhomme, je veux encore t’entendre rire... »
Mais il me dit :
« Cette nuit, ça fera un an. Mon étoile se trouvera juste au-dessus de l’endroit où je suis tombé l’année dernière...
— Petit bonhomme, n’est-ce pas que c’est un mauvais rêve cette histoire de serpent et de rendez-vous et d’étoile... »
Mais il ne répondit pas à ma question. Il me dit :
« Ce qui est important, ça ne se voit pas...
— Bien sûr...
— C’est comme pour la fleur. Si tu aimes une fleur qui se trouve dans une étoile, c’est doux, la nuit, de regarder le ciel. Toutes les étoiles sont fleuries.
— Bien sûr...
— C’est comme pour l’eau. Celle que tu m’as donnée à boire était comme une musique, à cause de la poulie et de la corde... tu te rappelles... elle était bonne.
— Bien sûr...
— Tu regarderas, la nuit, les étoiles. C’est trop petit chez moi pour que je te montre où se trouve la mienne. C’est mieux comme ça. Mon étoile, ça sera pour toi une des étoiles. Alors, toutes les étoiles, tu aimeras les regarder... Elles seront toutes tes amies. Et puis je vais te faire un cadeau... »
Il rit encore.
« Ah ! petit bonhomme, petit bonhomme j’aime entendre ce rire !
— Justement ce sera mon cadeau... ce sera comme pour l’eau...
— Que veux-tu dire ?
— Les gens ont des étoiles qui ne sont pas les mêmes. Pour les uns, qui voyagent, les étoiles sont des guides. Pour d’autres elles ne sont rien que de petites lumières. Pour d’autres qui sont savants elles sont des problèmes. Pour mon businessman elles étaient de l’or. Mais toutes ces étoiles-là se taisent. Toi, tu auras des étoiles comme personne n’en a...
— Que veux-tu dire ?
— Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire ! »
Et il rit encore.
« Et quand tu seras consolé (on se console toujours) tu seras content de m’avoir connu. Tu seras toujours mon ami. Tu auras envie de rire avec moi. Et tu ouvriras parfois ta fenêtre, comme ça, pour le plaisir... Et tes amis seront bien étonnés de te voir rire en regardant le ciel. Alors tu leur diras : "Oui, les étoiles, ça me fait toujours rire ! " Et ils te croiront fou. Je t’aurai joué un bien vilain tour... »
Et il rit encore.
« Ce sera comme si je t’avais donné, au lieu d’étoiles, des tas de petits grelots qui savent rire... »
Et il rit encore. Puis il redevint sérieux :
« Cette nuit... tu sais... ne viens pas.
— Je ne te quitterai pas.
— J’aurai l’air d’avoir mal... j’aurai un peu l’air de mourir. C’est comme ça. Ne viens pas voir ça, ce n’est pas la peine...
— Je ne te quitterai pas. »
Mais il était soucieux.
« Je te dis ça... c’est à cause aussi du serpent. Il ne faut pas qu’il te morde... Les serpents, c’est méchant. Ça peut mordre pour le plaisir...
— Je ne te quitterai pas. »
Mais quelque chose le rassura :
« C’est vrai qu’ils n’ont plus de venin pour la seconde morsure... »
Cette nuit-là je ne le vis pas se mettre en route. Il s’était évadé sans bruit. Quand je réussis à le rejoindre il marchait décidé, d’un pas rapide. Il me dit seulement :
« Ah ! tu es là... »
Et il me prit par la main. Mais il se tourmenta encore :
« Tu as eu tort. Tu auras de la peine. J’aurai l’air d’être mort et ce ne sera pas vrai... »
Moi je me taisais.
« Tu comprends. C’est trop loin. Je ne peux pas emporter ce corps-là. C’est trop lourd. »
Moi je me taisais.
« Mais ce sera comme une vieille écorce abandonnée. Ce n’est pas triste les vieilles écorces... »
Moi je me taisais.
Il se découragea un peu. Mais il fit encore un effort :
« Ce sera gentil, tu sais. Moi aussi je regarderai les étoiles. Toutes les étoiles seront des puits avec une poulie rouillée. Toutes les étoiles me verseront à boire... »
Moi je me taisais.
« Ce sera tellement amusant ! Tu auras cinq cents millions de grelots, j’aurai cinq cents millions de fontaines... »
Et il se tut aussi, parce qu’il pleurait...
« C’est là. Laisse-moi faire un pas tout seul. »
Et il s’assit parce qu’il avait peur.
Il dit encore :
« Tu sais... ma fleur... j’en suis responsable ! Et elle est tellement faible ! Et elle est tellement naïve. Elle a quatre épines de rien du tout pour la protéger contre le monde... »
Moi je m’assis parce que je ne pouvais plus me tenir debout. Il dit :
« Voilà... C’est tout... »
Il hésita encore un peu, puis il se releva. Il fit un pas. Moi je ne pouvais pas bouger.
Il n’y eut rien qu’un éclair jaune près de sa cheville. Il demeura un instant immobile. Il ne cria pas. Il tomba doucement comme tombe un arbre. Ça ne fit même pas de bruit, à cause du sable.

(Antoine de Saint-Exupéry)

 

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Pasque ton père, c’était mon fils, mon Soubeyran, qui m’a tant manquer toute ma vie, et que je l’ai lessé mourir apetifeu, pasque je savais pas que c’était lui. Javé qu’à lui dire la source, et mintenant il jourait encore l’armonicat, et vous seriés tous venu habiter dans notre maison de Famille. Aux lieux de sa, apetitfeu. Personne le set, mé quand même j’ai honte devant tout le monde, même les arbres. Au village, il y a quelqu’un qui set tout, et si tu lui dis ma lettre, elle t’espliquera : cé Delfine, la vieille avegle. Elle te dira que tout ça, c’est la faute de l’Afrique. Demande lui. C’est l’Afrique .Demande lui pour l’amour de Dieu ! Je me suis pas mériter de te dire que je t’ambrasse et j’ai jamais osé te parler mais peut-être que mintenant , tu peut me pardonné, et des fois faire une petite prière pour le povre Ugolin et le povre de moi. Même à moi je me fet pitié. [...]

(Marcel Pagnol)

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Du sable des dunes peuvent jaillir les larmes les plus amères.

Commentaires

Texte émouvant en cette fin d'année, c'est bien choisi. Et tout en haut Kris dans le désert, belle aventure.Bonne fin d'année avec des milliers d'étoiles, des rires , des sourires....
et un petit verre de champagne!
Biz à vous deux .
Nina

Écrit par : béatrice | 30 décembre 2009

Pour faire passer le champagne, j'y mettrais bien du valium, tranxène, nembutal, etc...
Bonnes fêtes de fin damnée.

Écrit par : Fred | 30 décembre 2009

Diable, il ne fait pas bon passer par là pour démarrer l'année. Ton commentaire semble écrit par un type proprement désespéré !

Le problème du désert, Petit Prince, ce ne sont pas les serpents, mais les mirages.

Une traversée du désert est longue par définition, mais salutaire si on fait l'effort d'en comprendre le sens, et c'est loin d'être donné à tout le monde. Avoir un cerveau ne suffit pas, être savant non plus.
Et ce texte offre plusieurs lectures, on le sait bien...

La vie, c'est comme une maison, il faut qu'elle ait du cachet, mais seulement au singulier pour qu'on s'y sente bien. Belle année à toi quand même !

Écrit par : Maupassant | 01 janvier 2010

Tout juste de retour de Rome.
Et j'ai eu beaucoup de plaisir à fêter avec toi et ta famille ce passage à la nouvelle année...

Et voilà ce que m'inspire ce début d'année :

Ne me quitte pas
Il faut oublier
Tout peut s'oublier
Qui s'enfuit déjà
Oublier le temps
Des malentendus
Et le temps perdu
A savoir comment
Oublier ces heures
Qui tuaient parfois
A coups de pourquoi
Le cœur du bonheur
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas

Moi je t'offrirai
Des perles de pluie
Venues de pays
Où il ne pleut pas
Je creuserai la terre
Jusqu'après ma mort
Pour couvrir ton corps
D'or et de lumière
Je ferai un domaine
Où l'amour sera roi
Où l'amour sera loi
Où tu seras reine
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas

Ne me quitte pas
Je t'inventerai
Des mots insensés
Que tu comprendras
Je te parlerai
De ces amants-là
Qui ont vu deux fois
Leurs cœurs s'embraser
Je te raconterai
L'histoire de ce roi
Mort de n'avoir pas
Pu te rencontrer
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas

On a vu souvent
Rejaillir le feu
De l'ancien volcan
Qu'on croyait trop vieux
Il est paraît-il
Des terres brûlées
Donnant plus de blé
Qu'un meilleur avril
Et quand vient le soir
Pour qu'un ciel flamboie
Le rouge et le noir
Ne s'épousent-ils pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas

Ne me quitte pas
Je n'vais plus pleurer
Je n'vais plus parler
Je me cacherai là
A te regarder
Danser et sourire
Et à t'écouter
Chanter et puis rire
Laisse-moi devenir
L'ombre de ton ombre
L'ombre de ta main
L'ombre de ton chien
Mais
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas.


Silence (quelque peu nostalgique !)

Écrit par : silence | 05 janvier 2010

Effectivement, c'est une des plus belles chansons que je connaisse. Et parfaitement dans l'ambiance de cet article... Moi, je t'offrirai des perles de pluie venues de pays où il ne pleut pas... Dans l'autre moitié de mon âme, il y a également du Brel et du St Ex ;-)
Merci pour ton passage, et pour la nostalgie qui revient !

Écrit par : Fred | 05 janvier 2010

@Maupassant:
Cher Guy, Le propre du désespoir est de permettre de toucher le fond pour mieux rebondir.
On peut aussi le lire comme "des-espoirs", ce qui me convient finalement mieux :-)
Merci pour tes commentaires toujours fort pertinents. Belle année à toi aussi !

"Quand t'es dans le désert, depuis trop longtemps, tu te demandes à qui ça sert toutes les règles un peu truquées du jeu qu'on veut te faire jouer les yeux bandés..."

Écrit par : Fred | 05 janvier 2010

Dans l'expectative d'une réponse de la bergère, celle qui garde les blancs moutons qui paissent sur la planète aux baobabs, si j'ai bien compris.

Le souci avec les étoiles je crois, c'est qu'elles sont éteintes depuis longtemps quand leur éclat arrive jusqu'à nos mirettes. J'ai lu cela dans une revue scientifique digne de foi. Et rien ne ressemble plus à une étoile qu'une autre étoile, monsieur le berger.
Il y a plus près de nous des êtres réellement brillants, tout aussi rigolos et bien plus dignes d'intérêt, à nous d'aller à l'essentiel, avec la justesse du coeur, pour éviter de se tromper.

Je l'ai fait, c'est possible ! Bonne continuation et meilleurs voeux de Bonheur pour une année qui ne fait que commencer.

Écrit par : Candide | 07 janvier 2010

J'ai cherché la date du 14 décembre et je n'ai rien vu ou alors la lune l'avait mal éclairée, alors je dois, presqu'au hasard, écrire ici.

Je reprends en substance les paroles de Saint-Exupéry :
"Les gens ont des étoiles qui ne sont pas les mêmes.
Pour les uns, qui voyagent, les étoiles sont des guides.
Pour d’autres elles ne sont rien que de petites lumières.
Pour d’autres qui sont savants elles sont des problèmes".

Ton étoile était collante, et toute aussi filante. Désaxée, elle n'indiquait plus que le chemin de la sortie, n'encensait que quelques insectes, et des toiles d'araignées.
Même la poussière d'étoile, ça reste de la poussière quand même et ça encrasse tout.
A y bien regarder, tout ramenait à la mort... Mais pas à la tienne, finalement. Et depuis le temps, as tu bien recraché ces maudits cachets ?

De nos jours, où acheter une étoile est devenu possible, il faut se garder d'y mettre trop cher, c'est toujours un leurre. Celle, bien réelle, qui brillera en haut de ton arbre de noël cette année sera autrement importante, alors tu pourras laisser reposer le petit Prince blond et la reine des sables mouvants, chacun en son royaume obscur.

L'important est d'être à sa place. On est toujours mieux quand on voyage en première.

Saint-Ex ajoutait encore : « Cette nuit, ça fera un an. Mon étoile se trouvera juste au-dessus de l’endroit où je suis tombé l’année dernière..."
Oui, un an déjà, à une vache près.
Il m'en souvient et le petit prince aussi, ton coeur ne l'avait pas supporté et l'étoile lointaine que tu implorais s'en fichait comme d'une guigne. Quelle misère ! :-((.

Tomber certes, mais comme disent les cowboys aussi fringants que toi, surtout pour se relever. Et puis se redresser tout court, pour commencer. Se dresser enfin contre l'excès, l'injuste et l'insupportable, et accueillir la vie dans ce qu'elle a de meilleur. Avoir une belle vue, l'entendre d'une autre oreille, se mettre dans de beaux draps, être zen, profiter du silence le week-end, voir des gens qui vous sourient et mieux, qui simplement vous aiment.
Vivre, quoi !

D'ailleurs, nous allons demander à Kirikou ce qu'il en pense. Il me semble qu'il a tout compris, ce petit. Magie des enfants sages...

Écrit par : Nathalie | 14 décembre 2010

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